Mort de Franca Rame, âme sœur de Dario Fo

Enfant de la balle, la compagne du prix Nobel a écrit toute sa vie, fut de tous les combats politiques de la gauche italienne et dut même un jour maudit le payer très cher.
Franca Rame, épouse et compagne artistique de Dario Fo depuis quelque soixante ans, est morte hier à Milan, à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Sitôt connue la nouvelle, une minute de silence a été observée au Sénat italien, où elle avait été élue en 2006 sur la liste du parti Italie des valeurs (IDV), créé par le juge anticorruption Antonio Di Pietro. Elle avait démissionné de son mandat deux ans plus tard, furieuse de ce qu’elle nommait l’inertie de cette institution. Sacré caractère, Franca Rame, très belle femme à la tête politique et au cœur chaud, enfant de la balle dotée d’un fort talent d’écriture, apporta dans la corbeille de ses noces avec le futur prix Nobel de littérature (en 1997) le savoir-faire et le culot d’une dynastie de comédiens ambulants de la vallée du Pô. Ensemble, Franca et Dario créèrent dès les années 1950 – auxquelles succédèrent les années de plomb des attentats et des usines en grève – des farces politiques féroces, qu’on continue de monter un peu partout, parfaits exemples d’un théâtre libertaire qui n’a peur de rien ni de personne. Pensons à Mort accidentelle d’un anarchiste (1970) ou encore à Faut pas payer, quatre ans plus tard. Ils jouent en plein air, ou dans des granges, des hangars désaffectés. Le peuple se presse autour d’eux. Dario Fo sans Franca Rame est impensable tel qu’on le connaît. On peut imaginer d’ici la violence de son chagrin. Il y a eu dans leur vie une épreuve terrible, à la hauteur en somme de leur popularité magnifique de lutteurs de classe dans le domaine de l’art. En 1973, Franca Rame fut enlevée par un groupe de cinq fascistes masqués. Ils la violèrent trois quarts d’heure durant, tout en l’accablant des plus obscènes injures. On a su plus tard, bien trop tard, que ces hommes faisaient partie du corps des carabiniers et que dans leur caserne le général se frottait les mains à la seule pensée que ses subordonnés puissent avoir commis un tel crime. Vingt-cinq ans après, quand on connut la vérité, 
il y avait prescription ! Franca Rame, après s’être tue, se résolut – cinq ans après le cauchemar vécu – à sortir du silence, avec une pièce, le Viol, qu’elle eut le courage d’interpréter en personne. L’Italie vient de perdre une artiste sans peur, qui n’hésita jamais à choisir la cause du peuple.

Jean-Pierre Léonardini